mardi 27 octobre 2015

   TEMPUS  FUGIT

 

 TEMPUS  FUGIT  (I)

Que dire d'une photographie ? Et qui veut savoir quoi, lorsqu'il la regarde ? Peut-être, à l'époque où j'ai pris cette image, quelqu'un aurait-il voulu lire ceci ? : 

 

Pellicule : FUJICOLOR Superia X-Tra. 400 ASA
Boîtier : Canon EOS 50
Objectif : Canon 50 mm.
Exposition : Diaphragme f 11. Temps de pose : 1/125e

 

Bon ; mais ce n'est pas de ce type de fiche technique dont je nourrissais jadis le scrutateur intéressé. Non, pas de ces lectures de complément, qui frappent complètement à côté du sujet... Mais plutôt un peu de ce verbe sonore, direct et amical : Tu vois, ça c'est une pompe qui est encore en place, et qui a dû fonctionner il n'y a pas si longtemps... Pas loin de chez moi, oui... Un petit hameau agricole du Vaucluse, avec sûrement quelques derniers clients locaux, véhicules utilitaires, tracteurs du village... Ce genre de discours oral sur une photographie  est en fait inclus dans l'idée même de sa prise de vue. Car il est sûr que dès le premier instant j'avais décidé et pris cette image comme un témoignage du temps, preuve vive d'un objet du temps tout juste passé... Ce que l'on allait  pouvoir en dire, l'année de sa prise de vue s'entend, me semble donc tout à fait contenu, encapsulé, dans le vif immédiat du cliché, dans la volonté de faire cette image-là... Et peut-être ce commentaire oral  d'époque s'étoffe-t-il tout juste un peu plus, en ce moment, en 2015, vaporisant simplement une plus dense brume de nostalgie... C'est dire que ce type d'images, on les fait d'emblée pour parler essentiellement du temps...

 


 TEMPUS  FUGIT  (II)

Sur cette image-ci, aujourd'hui comme à l'époque de sa prise de vue, l'on pourra, il me semble, sensiblement poursuivre le même commentaire, évoquer les mêmes choses que sur l'image précédente, la 52, celle du plan rapproché de la pompe, qui focalisait davantage cet outil comme le fétiche premier du temps... Mais cependant s'ajoutent quelques éléments signifiants, comme le sceau desquamé d'une marque d'essence, ou le  terme Garage nouveau, qui pointe d'autant plus la nécessité de ce sujet à devenir photographique : sous la forme d'un temps, qui, d'ores et déjà met en porte-à-faux la fugacité des notions d'ancien et de nouveau...

 

 

TEMPUS  FUGIT  (III)

Mais de cette image-là, que puis-je dire ? J'entends : que pourrais-je dire si elle était seule, si elle ne venait pas en troisième position derrière deux images du même lieu il y a plusieurs années ? Et surtout : si je ne pensais pas, moi-même, d'abord aux deux images précédentes, aurais-je pris cette vue, de nos jours, toute seule, comme un témoignage assuré du temps ? Comme une saisie portée vers une prise de sens dans le futur, et non, car ça c'est déjà gagné, vers le seul passé... En un mot : m'arrêterais-je, bien décidé avec mon appareil, devant cette maison, convaincu que cet enduit lisse de blanc cassé, cette terrasse et sa clôture, cette couleur de volets, sont signifiants au point d'être capturés ?... D'être saisis comme exemplaires, représentants caractéristiques du présent, gages certains d'un avenir photographique "témoignant du temps" ?... 

 

Jean-François JUNG