vendredi 31 octobre 2014

CALYDON, de Laurent PERBOS



À plusieurs reprises cette année, je suis revenu devant certaine sculpture de la Villa Datris. La justesse de son simulacre m'a nourri, du regard à la pensée. La saison d’ouverture au public de la fondation se terminant, ne sachant où cette bête blessée va être bientôt admise, je viens de la revoir une dernière fois, comme si son grand corps meurtri pouvait ne pas survivre à un nouveau transfert. Lorsque je l’ai découverte en mai, retardant la lecture du cartouche de titre et de sa glose, j’ai songé à quelque taureau blessé : le thème « méditerranéen » de l’expo, le mythe du Minotaure y incitaient, mais surtout l’effet de banderilles qu’évoque inévitablement le Mikado de javelots de couleurs vives plantés dans la chair de l’animal, et qui semble la cause de son fléchissement. Si le cartel pointe le mythe visé comme étant celui du sanglier géant de Calydon (voir fiche au bas de l’article), c’est bien le caractère générique de tout gibier puissant et blessé qui domine fortement, nous guidant hors de toute incarnation animale trop précise, cela malgré les denses pelotes que forment les pattes, en boule comme des poings, et qui se crispent dans l’ultra léonin.

C’est de fait l’idée générique qui l’emporte dans cette rencontre : idée de force pure, de muscle brut du fauve encaissant une agression létale, incident qui occupe d’importance le centre de la pièce, telle une scène de chasse d’indécente violence, bientôt achevée au sol, à nos pieds. Cette idée princeps de muscle, d’énergie de détente, est générée par la nature même du matériau utilisé pour produire le simulacre sculpté : des tendeurs, limpides incarnations de la force élastique concentrée, du muscle hypertrophié et saillant de l’animal. Tendeurs que voilà filaments organiques, fibres d’une chair musclée qui est à elle seule la créature. Perçu comme sans squelette, le quadrupède est, de par cette toison élastique, plénitude intègre de chair et d’énergie. Tendeurs multicolores donc, dans la même gamme primaire que celle des javelots. Ainsi le festif et le ludique de ces lances, par leur outrance chromatique, réfèrent au jeu terrible de la banderille par essence pimpante, permettant plusieurs niveaux d’allusion. Vers la métaphore tauromachique précitée certes, mais aussi vers l’accessoire sportif de compétition, lequel nous écarte avec trouble du bois des javelots de brousse.

Point ici de chasse d’une ethnie fantôme, de chasse « nécessaire » et lointaine. La scène gêne au contraire par la familiarité de ces outils de loisir et d'athlétisme, par le vif clinquant des javelots laqués, tels qu’on les pourrait acheter dans une grande surface spécialisée en camping et sports extrêmes. Ces armes sont les nôtres au fond, celles mises à disposition par le jeu contemporain de nos loisirs, tout comme le sont les Sandows, produits proposés aussi au titre d’outils de musculation ou d’accessoires commodes du voyage automobile. Nous sommes donc ces méchants chasseurs, avides de meurtres animaux couleur de sangs laqués, les joueurs meurtriers auxquels appartient cette panoplie voyante destinée à produire sous nos yeux la créature comme à engendrer sa destruction.

Là me touche la dimension de pensée pure de cette sculpture, la justesse de l’art de son auteur, Laurent Perbos. Il a choisi pour signifier, car c’est une sculpture fondée sur le sens, les matériaux qui véhiculent l’idée à rendre, les quelques notions simples à dégager : l’animal et sa force, la réactivité tendue de son corps, l’agression humaine par l’arme, à la fois létale et joueuse, accessoire de consommation comme de rutilance multipliée. En cela, cette sculpture de Perbos me semble s’éloigner, non de tout humour certes, mais de toute simple intention triviale de détournement de matériaux courants aux fins d’un nouvel art pauvre, disons. L’oeuvre au contraire vise le plus haut niveau de ce simulacre volumique qu’est la sculpture. En assemblant du disparate (plutôt que d'excaver de l’Unique) elle cherche, en nouant ses éléments, à atteindre ce sublime : viser à ce que les matériaux, tendeurs élastiques et javelots, par leurs nœuds, dégagent l’idée d’emblée, dans le geste serré de  leur nature même… Élasticité pour les premiers, en quoi c'est d'ailleurs une sculpture dynamique, horrible prolifération joueuse de l’agression extérieure pour les autres, rigide et clinquante. C'est cette dernière, gratuite, juste athlétique et soignant ses effets, que cette sculpture me donne à méditer.

                                           
                                                                        Jean-François Jung 

Cette sculpture est encore visible à la Villa Datris,
à L'Isle-sur-la-Sorgue, jusqu’au 11 novembre 2014.
Ouverture du jeudi au lundi, de 11h à 18h sans interruption.
Merci à Laurent Perbos de m'avoir autorisé à publier ici ces trois photos personnelles. JFJ 

jeudi 25 septembre 2014

La mémoire des murs

Petit Album d'images à propos du :
 
Drame déambulatoire d'Isabelle Provendier
Visite guidée exceptionnelle de quelques "lots" du chantier de la Tour d'Argent,
Avec la complicité de la Direction du Patrimoine de la ville.
 
Ouverture
 
 


 La comédienne Isabelle Provendier ranime les murs de la Tour d'Argent et du Cinévog par un spectacle concocté avec la Direction du Patrimoine de L'Isle-sur-la-Sorgue... Sa création "Mémoire des murs" est une visite d'une aile quelque peu oubliée de cette friche-chantier... Visite dramatique dans laquelle ses amis comédiens et artistes ont engagé tout ce W-E les visiteurs-spectateurs par sarabandes de douze. Ci-dessus Jean-Louis Gauthier, qui ouvre son guidage par une singulière diction de bribes de la Genèse...
 
Il appela la lumière JOUR et il appela les ténèbres NUIT.
Premier jour !
 
La déambulation va voir s'enchaîner, de salle en salle, une série de visions et d'écoutes étranges... Ce que l'on appelait une Fantasmagorie.
 





Oui, de l'italien Fantasma : fantôme. Car Isabelle Provendier me semble, non seulement se nourrir du versant poétique du monde des vapeurs cinématographiques, mais de fait y rejoindre la constellation du "précinéma" : celui de la lanterne magique, du Kaléidoscope, et des "Fantasmagories" de Robertson... Dans cette création, je pense moins à Méliès qu'à la poésie, un siècle auparavant, de ce "faiseur de fantômes", qui agitait des spectres dans les salons... Ici une salle aux murs éteints s'allume sous le ruban de rêves de la complice cinégraphique d'Isabelle : Marie Jumelin... Nuages qui passent, oiseaux furtifs, branches qui jouent les métronomes, feuille qui tombe esseulée... Est-ce le songe d'un châtelain absent, relancé par ce guide qui hante les lieux avec le port obséquieux d'un valet de chambre nostalgique ? En tout cas, le monde dont ces créatrices projettent la hantise sur les murs de la "chambre obscure" me touche : je pense aux couloirs instables de la Belle et la Bête de Cocteau, aux liens de sang entre le monde des bêtes et le monde des hommes, à la tragédie de la chasse.



 
Comme la bâtisse barbotte dans une pénombre sans lien avec l'ambiance diurne qui règne normalement dans ce vaisseau en travaux, les visions qui habitent cet antre le temps de la sarabande sont d'autant plus hypnotiques... Le jour sans mystère une fois occulté, le lieu est tout juste balisé par quelques vapeurs orangées de guirlandes garde-fous...
 
 Le Sang des bêtes...
Et voici une forte image, songée par Isabelle, agitée en spectre par Marie Jumelin, et dont je ne suis que l'enregistreur photographique béat...
 
 
Ainsi donc le fantôme de la biche n'arrêtera jamais de saigner et d'accuser... Oui, je pense à nouveau aux blessures humaines des bêtes, propres à la poésie de Cocteau et de Georges Franju... Je pense au Sang des Bêtes, et je revois aussi les alentours du Portail de Diane du château de Raray, aux abords duquel Jean Cocteau tourna cette scène de La Belle & la Bête...

 
 Ah, grâce à la visite-spectacle de ce Week-end, le CINEVOG ne revit-il pas déjà un peu ?...


Revenons à l'antre que nous avons laissée, et faisons un petit retour en arrière :

 
Ici une première peau cinégraphique de la salle, avant que ne saigne la biche... Une belle idée que cette résurrection décorative du mur : le trompe-l'oeil de losanges (cubes en perspective) reprend le motif Renaissance effacé de cette salle actuellement en restauration... Quand les rêveries d'une "troupe" d'artistes se mettent à naître de quelque "authenticité" patrimoniale en chantier, la dérive poétique est plutôt grisante... Oui, il faut dire que cet ensemble, dont le Cinevog n'était que le volet "années 50", présente, outre la Tour médiévale, nombre de types d'occupations étalées sur plusieurs siècles...
Et revoici la fiction... Qu'est-ce encore ?... Isabelle Provendier en cérémonial... Vu le cadre tragique du décor projeté, la sculpture possédée que la belle serre au cou, la longue robe démonstrative, j'imagine une espèce de "Lady Macbeth"...
 
 
En tout cas, cette Lady X en noir tient, serrée par le col, une grosse pièce de terre cuite vernissée... Une des pièces d'un jeu d'échecs fait de monstrueux petits personnages de faïence.


J'y reconnais le théâtre maudit du modeleur Pierre Sgamma, dont il est précisé (prospectus) qu'Isabelle l'a entraîné dans sarabande...

 
Quelle pièce va maintenant être jouée ? Celle-ci ?...

(cliquez sur l'image pour l'agrandir : pourquoi ne retrouve-t-on pas plus souvent cette comédienne, Isabelle Provendier, dans de la tragédie pure ?) 
 
Peut-être...
 
 
 
Post tenebras...
Dans l'ancien conduit fuligineux d'une vieille cheminée démantelée, apparaît, entre homme et femme, dans  le brasier fantôme du souvenir, un masque souffrant et parlant. En cliquant sur l'image, on distingue nettement, au milieu de la suie, la vision sulfureuse et torturée...
 
 Si l'on s'approche du ludion vaporeux, on perçoit comme le  masque sorcier d'un manant, dans lequel on identifie, au-delà du céphalo-spectre du comédien Jean-Louis Gauthier, un avatar diaphane de notre propre guide en ces lieux... La tête parlante vocifère dans les flammes une plainte en vieux français, dans laquelle on reconnaîtra par la suite la  Ballade des pendus, de François Villon...

 Excusez nous, puisque nous sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pas pour nous tarie,
Et nous préserve de l'infernale foudre.
 Que l'on choisisse cette ballade dans son texte d'époque ou dans une transcription qui nous permette de la saisir aujourd'hui, il n'importe : je ne l'avais jamais entendue ainsi ! Le choix de diction est celui de la souffrance, de la vocifération torturée et agonisante, qui presse le sens du discours. Ce contexte de diction nous donne de fait une possibilité de recevoir le texte "de plein fouet". Un peu comme le personnage du guide, qui, nous égrenant depuis le début  la visite de chaque lieu avec des versets de la Genèse, finit par nous faire entendre quelque chose... Il nous en vivifie au moins la possible poésie, alors que toute interprétation réaliste s'embourbe dans l'obsolète...

 
 
 Intermède : le Cabinet de curiosités...
 
 
Réapparition de la Dame en noir...
 
Le four rallumé...
Plus loin dans la visite, une séquence très inspirée, que la comédienne a imaginé autour d'un four de boulangerie découvert pendant les fouilles. Elle fait parler la mémoire de ce mur en rallumant cette alcôve au son des dialogues de Marcel Pagnol pour son film (tiré de Jean Giono) La Femme du boulanger...

 
Un Drame dur
 
Voici que les fantômes de Raimu et de Ginette Leclerc engagent les spectateurs dans la fameuse scène du retour de la boulangère, moment à la fois fétiche cinématographiquement, et d'une certaine épreuve de lecture : ce qui y fonde la théâtralisation d'une morale devient martelant jusqu'à la souffrance...


 
La voilà, la Pomponnette...
On connait bien cette séquence, dans laquelle Raimu profite du retour de Pomponnette, une petite chatte noire, pour imposer à sa femme, elle aussi "de retour", une allégorie culpabilisante... Ce qui pèse sur le personnage féminin peut être reçu par le spectateur comme plaisir théâtral ou pur scandale...
 
La Boulangère expressionniste
Oui, j'ai toujours vécu comme extrêmement "limite" ce moment cinématographique, où l'art de la métaphore frise la torture, pousse à la gêne extrême, épuise dangereusement la rhétorique de l'allégorie. En ce sens, le redoublement du rôle de la boulangère par Isabelle est fort risqué et courageux...
 ... Et finalement c'est réussi : en prenant sur elle une part de la souffrance du personnage, la comédienne d'aujourd'hui se pose comme "victime solidaire" de la boulangère "historique" !... Elle exténue à son tour la rhétorique violemment abusive de Pagnol. Fort. Une vraie réflexion dramatique et cinématographique sur un moment de cinéma "théâtral" : un moment de la visite qui pourrait être rétro et fétichiste, et qui tourne finalement à la conscience, à l'intelligence pure
 Le Four rallumé : Que ma joie demeure...

La chambre aux coquelicots. Premier rêve de la Belle...


Des précédentes occupations de cette Tour d'Argent (hors le Cinevog, le dancing Le Lido, et la Tour elle-même), subsistent des aménagements de diverses époques... Vestiges d'hôtels particuliers, Four de la Patisserie David, etc. Ici, une chambre aménagée, avec cheminée sans doute XVIIIe siècle, mais dont subsiste la tapisserie posée par ses derniers occupants (années 50 ?)...

 
 
La chambre aux coquelicots. Premier rêve de la Belle (suite)

Isabelle Provendier et Marie Jumelin réveillent cette alcove désuète avec une fantasmagorie de fleurs, dont les pétales descendent en flocons de neige depuis le plafond... Et dont les coquelicots poussent, drus et vifs, dans le carrelage ; ce sol "théâtral" me renvoie à quelques souvenirs dansants de Pina Bausch... Ici, dans le rôle d'une Belle au bois dormant dont le sommeil lévite au-dessus d'une hantise fleurie, la comédienne Camille Carraz...

La résurrection des coquelicots. Second rêve de la Belle...

La visite dramatique guidée par cette troupe d'artistes se termine dans la redécouverte du jour solaire... Inquiétante de froideur après tous ces flamboiements de pénombre, la lumière naturelle revient pénétrer les lieux, au cœur de la Tour elle-même cette fois, dont les murs sont encore piquetés par les sondages récents des archéologues... Lady Isabelle y entame une sorte de danse rituelle glacée, devant deux momies de loups blancs hibernés, imaginées par le sculpteur Pierre Sgamma...
 
 
 Le Final des loups... Statues créées par Pierre Sgamma. Autres artistes participants : Aurélie Alvarez et Françoise Ducret.



Au sol, en attente de restauration dans le "décor" du lieu (on le souhaite), les enseignes de la défunte salle de cinéma Cinevog, et du terrible dancing Le Lido...

LES LOUPS...
Il n'est ni naturel, ni aisé d'intégrer des oeuvres graphiques d'univers personnels indépendants à un ensemble scénographique... Si les œuvres de Sgamma semblent faire corps, faire "organes", avec les personnages d'Isabelle Provendier, c'est sans doute qu'elles sont déjà en elles-mêmes assez "possédées", assez chargées de drame. Ainsi se retrouvent-elles disponibles, presque plus naturellement que dans une salle d'exposition, pour toute une série d'incarnations en personnages véritables...
 
 
A vrai dire, les sculptures un peu "chamaniques" de Sgamma sont des fétiches de l'âme à mon sens, lesquels ne demandent plus qu'à être "chargés" pour mettre en marche immédiate leur dangereuse magie... Au sens cérémoniel propre, un fétiche sculpté est "chargé" lorsque le féticheur place dans l'amulette un échantillon personnalisant quelconque : goutte de sang, mouchoir ayant appartenu à un humain, etc. C'est un peu ce qu'il arrive aux objets talismaniques de Sgamma : chargés très vite par la sève dramatique qui les invite dans le rituel scénique, ils y décuplent instantanément la force de leur première naissance purement argileuse. C'est toute l'histoire du GOLEM




POSTLUDE : Lumière du jour....

Pour les derniers spectateurs de la sarabande qui descend de la Tour et sort de l'illusion de cette visite guidée ensorcelée, les loups se laissent regarder seuls un instant. Non, ce ne sont pas des ours, ni des renards bleus arctiques, ce sont bien des loups ; des loups momifiés. Et il s'agit d'un couple, d'un couple debout. Et ce couple de bêtes invite un autre couple à la danse...
La Danse froide des loups...

Et maintenant rentre dans la Tour le vent froid de la lumière diurne, le vent de septentrion momificateur de loups..


 


 


 

THE SHOW MUST GO ON !

Bravo à Isabelle Provendier, Camille Carraz, Jean-Louis Gauthier, Marie Jumelin, Pierre Sgamma, Aurélie Alvarez, Françoise Ducret, et à la Direction du Patrimoine de la ville de L'Isle-sur-la-Sorgue.

Jean-François Jung
https://www.facebook.com/media/set/?set=a.175522452630236.1073741828.100005174461078&type=1&l=133b7ea104
 
Cliquez sur cette image si vous désirez rejoindre mon album Facebook Cinevog Mistaken Memories, autour de ce Cinéma-Théâtre...

jeudi 28 août 2014

CLAEYS, LE CADRE, LE TEMPS...


Quand je regarde cette très théâtrale composition de Claeys pour la couverture Fayard de La sorcière de Brooklyn de Andrew Vachss, ça se passe à peu près ainsi :

 
 
 


Je vois d'abord la fille, qui me fixe, et qui essaie d'accrocher mon regard, se constituant en aguicheuse, en personnage racoleur et central... Puis mon regard recule devant cette proposition trop tendue, frontale et offensivement partageuse... Il prend de la distance, un peu comme recule une grue de cinéma, plutôt en travelling qu'en zoom, donc...
 
 
 Et là, il voit rentrer dans le champ l'amorce d'un nouveau personnage, modérateur de lecture entre la femme et moi, et que l'on appelle en terme de cadrage cinématographique une "fausse amorce"... Fausse parce qu'elle risque, au moindre mouvement des acteurs ou du cadre, de s'échapper, de glisser, de fausser compagnie au cadre rigoureux que cherche à figer le cameraman consciencieux...
 
 
En quelque sorte, Claeys a fait "rentrer" ce personnage, cadençant le second temps de ma lecture, celui de "l'entrée" d'un nouvel acteur.. C'est comme si, venu de la droite, il s'imposait plus tard, une fois mon regard libéré, délivré du magnétisme central de l'aguicheuse. D'une image par définition fixe, Claeys tire les ficelles du temps, du temps cinématographique,m'obligeant à une lecture séquentielle... à une découverte "découpée", qui contraint à la durée.


jeudi 21 août 2014

CLAEYS à LA LOUPE
 
A la Fabrique Notre-Dame, j'héberge en ce moment plusieurs originaux de l'illustrateur Jean-Claude Claeys, dont celui-ci : couverture pour un recueil de nouvelles de Fredric Brown aux éditions Néo (Oswald).. Comme souvent chez Claeys, vous voyez une scène que le protagoniste ne voit pas, ou ne voit plus (comme ici), alors qu'il tourne vers vous un visage qui à la fois défie et conduit la scrutation. C'est un... style plus que cinématographique, théâtral : celui de l'aparté. Ici, le personnage, un passionné de la bouteille (en fait de la fiasque) se tient à part pour diriger vers nous, lecteurs de l'image, une fiasque d'alcool intimement ouvragée, en l'occurrence quelque chose de bien plat qui se planque dans la poche avec grâce, et dont la position débouchée marque l'instant de l'action : il va boire ; ou "il vient de boire". Mais c'est la précieuse gourde (raffinée) qui m'intéresse, et où il est net que l'illustrateur a mis toute sa frénésie du détail, comme celle de l'accord compulsif entre ses personnages et les objets techniques. Donc je me penche, moi aussi, en compulsif de la scrutation, sur la fiasque...

 
 
 
Je le sens bien : cet acier bouchonné, ou martelé, incarne l'accessoire "personnel et viril", ouvragé et chic, mais surtout de confiance. C'est un objet intime, que le personnage nous dévoile de façon presque obscène, débouché vers nous. Si son bouchonnage relève de cette même technique d'artisanat de luxe par laquelle l'on usine les culasses des Bugatti, il incarne ici un objet autrement convivial, d'hygiène personnelle plaisante, et à portée de bourse : il marque une distinction sociale, du moins un pathos de conduite, sans avoir les inconvénients dispendieux de la possession aristocrate (la Bugatti)... C'est l'objet fétiche, abordable, mais mis dans un coin du tableau comme signe avéré de richesse, dans la plus pure tradition des "vide-poche" de la Renaissance...
 
 
 
 
Et voici que s'aimante le piège : parce qu'il me semble "hyperréaliste", je veux voir le bijou intime (un bijou de "maladie morale" en quelque sorte) à la loupe... Donc j'approche mon ustensile précieux de l'ustensile précieux du personnage-mécène : oui, généralement le peintre, lorsqu'il soigne le détail d'un objet, ne fait qu'exécuter une demande du mécène, lequel figure souvent dans le tableau, quant à la mise en valeur d'un de ses objets de collection...

 
 



Fort bien. Mais ci-dessous, au contraire, alors que je m'approche encore, l'illusion, le "simulacre" de détail disparaît, n'est-ce pas ? Comme lorsque, fasciné par les chromes d'une Américaine sur une toile hyperréaliste des années 70 US, l'on s'approche du pare-chocs peint, pour en décrypter la luisance efficace et fascinante... Alors la leçon est que l'efficace du simulacre était la distance. La distance à partir de laquelle l'illusion est restituable, dans tout son processus de séduction, de semblance réaliste extrême. Voilà le miroir aux alouettes de l'artiste, chez Claeys comme chez d'autres, qu'on les dise (sans réfléchir) figuratifs ou abstraits. Voilà la leçon de simulacre de l'approche de tout original. C'est la leçon de la présence réelle, leçon pour laquelle mes 4 photos sont bien insuffisantes !... Et c'est pourquoi je vous invite à venir à la Fabrique, vivre ce dont je parle, en présence réelle des originaux !