dimanche 21 août 2016

GEORGES GLASBERG PHOTOGRAPHE
(1914 - 2009)
Cet été 2016, Georges Glasberg est l'invité de la Fabrique Notre-Dame, mon atelier d'artiste ; j'y procède toute l'année aux tirages originaux de mes photographies, et quelquefois, pour l'été, à leur exposition thématique. Les autres saisons estivales sont ouvertes à un artiste invité : Didier Fontan, Patrick Écoutin, Jean-Claude Claeys (encres de Chine), et cette année Glasberg, premier exposant "posthume" de la Fabrique... J'en serais fort dramatiquement ému si je ne l'estimais, et je ne suis pas le seul, éminemment vivant !...



La petite Poste. Oppedette. 1957

Toujours les photographies de Georges Glasberg m’ont semblé proches et refléter, des êtres et sites dont je vivais le voisinage,  une évidence de tendre fidélité... Ce n'est pas affaire de connivence régionale : ses clichés sur tel mystérieux jardin italien, telle baraque foraine parisienne, reconduisent de même ma confiance en ce regard, toujours curieux, souvent espiègle, jamais cynique. Ses images pour le Provence insolite de Jean-Paul Clébert (Grasset, 1958) ont marqué plusieurs générations, clichés dont la visée est à l'affût de gens et choses simples, mais tous vivant en marge, veillant en des chevets d'humilité ; si ce monde aguiche maintenant notre émotion complice par effet "rétro", les images qu’en a saisi Glasberg exigent notre réflexion, par le fruit de leur précieux recel : celui d’une justesse, exercée d'emblée, en son temps, par un regard droit.



  Bonjour Facteur. 1955. © Georges Glasberg
Georges Glasberg nait à Marseille en 1914. Son travail est à situer dans la mouvance de photographes humanistes français comme Cartier-Bresson, Doisneau, Willy Ronis. L’édition lui doit des ouvrages singuliers, où ses images occupent une vraie place narrative, documentaire et poétique, au côté d’auteurs jouant ce registre : André Pieyre de Mandiargues et ses Monstres de Bomarzo (Grasset, 1957), Jean-Paul Clébert et sa Provence insolite (1958), Paul Guth et son Paris naïf (1962). Glasberg collabore aussi à l’illustration d’albums plus classiques, monte sa propre agence audiovisuelle et poursuit sa passion pour la photo de spectacle : expositions sur la danse, le théâtre, le cirque, les arts forains. On peut y ajouter les puces, les foires… Les Rencontres Internationales de la Photographie, à Arles, lui consacrent un bel hommage en 1983. Après une longue activité parisienne,  Georges Glasberg  revient en Lubéron, où il s’était jadis établi, à Bonnieux d’abord, à Oppède ensuite. Il s’éteint dans ce village, en juin 2009. 
LA BIBLIOTHÈQUE, L'HIVER...
Ce livre y est toujours présent, depuis les années 60, et refait surface, lorsque je l'extrais des rayonnages pour faire partager à des hôtes une plongée dans son album de photographies... Et les images de Glasberg, qui sans doute n'étaient pas si insolites que cela, continuent à percoler, il me semble, les arômes de leur mouture... Il en est que je vais retrouver souvent, et qui, à tout coup, le livre ouvert, diffusent un parfum que j'éprouve comme toujours plus prégnant...
La Borie. 1957 © Georges Glasberg


Deux images de la même période, et dont je suis heureux de pouvoir exposer ces tirages originaux des années 1980, réalisés à l'époque sous le contrôle du photographe, par Annie Glasberg, fille de l'artiste... C'est avec elle que j'ai travaillé pour préparer cette exposition de l'été 2016.


Le Phare et La Borie. Clichés années 50. Tirages années 80. © Georges Glasberg
La Borie. Cliché années 50. © Georges Glasberg

Ci-dessus une numérisation du négatif original, rendue possible grâce à Annie, Jimmy, et Alain Glasberg, et qui permet ici de découvrir le cadre carré d'origine du photographe, celui de son Rolleiflex 6 cm x 6 cm... Complet, le cadrage révèle l'ombre du personnage, ce qui accentue l'huis-clos solitaire entre la flamme et la jeune veilleuse intrépide... Comme pour beaucoup de photographes de cette époque qui travaillaient pour la presse et l'édition, le choix du format 6 x 6 cm, de belle définition, laissait le champ libre à tous les recadrages (quelquefois intempestifs !) de "post-production" éditoriale... Il est intéressant de noter que certaines de ces "variantes" peuvent provenir du photographe, lequel n'a pas toujours le fétichisme du "cadre d'origine" pour chacun de ses clichés. Ici par exemple, ce n'est pas cette version intégrale, mais la version éditoriale recadrée pour le livre Provence insolite, qui se voit confirmée et adoptée par Georges Glasberg dans son propre tirage d'artiste des années 80... Voir l'image de l'exposition, un cran au-dessus, où le tirage original accroché cet été reprend la "coupe" du livre et délaisse le cadre complet d'origine...





À propos de coupes, mais à mettre cette fois au débit des "diffuseurs" du travail du photographe : feuilletage de L'Album de Georges Glasberg, à la fin de l'ouvrage Provence insolite de Jean-Paul Clébert... On voit ci-dessus la mise en page de l'éditeur (Grasset, 1958) pour cette photographie de Mr Jouve, boulanger et écrivain, à Carpentras... Ci-dessous, le cliché d'origine de Georges Glasberg, au format 6 cm x 6 cm de son Rolleiflex. Négatif numérisé par Annie Glasberg. C'est un vrai plaisir de découvrir la prise de vue complète du photographe :


 François Jouve. Carpentras. Cliché années 50. © Georges Glasberg




Le passage du format carré au ratio rectangulaire et vertical du livre n'est pas le problème. Rien n'oblige à présenter en pleine page une photographie, et à la laisser à bords vifs d'ouvrage sur tous ses côtés ; on peut très bien disposer, par l'élégance de belles marges, une image carrée dans un livre vertical. La question semble être - car je doute fort que le recadrage soit à l'initiative de Glasberg - l'idée que l'édition se fait, en 1958, de la façon de publier la photographie humaniste. Tenons compte de ce qu'à cette époque, la plupart des photographes ne sont pas conçus comme des auteurs indépendants, mais comme des illustrateurs au service de la presse et de l'édition. Il faut donc croire que les besoins éditoriaux du reportage humaniste, ce sont d'abord les gueules, et que ce soit là-dessus que l'on aime "serrer", plaçant tout l'humain dans le visage. Or précisément, pour le regard d'aujourd'hui, forcément plus "historique", où sont, dans cette photo de Glasberg, les éléments les plus nourrissants pour documenter un caractère ? Dans le contexte domestique justement, dans ce qui est autour d'une "bonne tête" : les accessoires, le décor, l'usage du lieu que reflètent ses patines... Comme ces traces de suie, remontant à deux générations d'habitants du lieu, et qui peignent parfaitement un personnage par le "jus" dans lequel il vit... Mêmes indices intimes avec le réceptacle métallique aux allumettes, les deux foyers du potager, la boîte à sel, le calendrier des PTT, tous portés disparus une fois accompli le geste du maquettiste des éditions Grasset...  
L'ARAIGNÉE
  
L'Enfant à la charrette. 1953. © Georges Glasberg
Dans l'exposition Georges GLASBERG, Provence années 50, la photographie ci-dessus continue de remporter un grand succès. Le jeu des ombres, des lumières, des contrejours et contrastes, y est en effet magnifiquement articulé et dessiné, ceci sans nuire à la pure impression d'instantané, de vérité figée. Comme cela ne me semblait pas suffire à expliquer un tel assentiment réceptif autour de cette image, j'ai interrogé plus avant certains des visiteurs qui venaient me parler spontanément, avec émotion, de ce cliché. Il apparaît que le petit retard de perception entre l'ensemble solaire et "charretier" de l'image et la détection en son sein d'une présence en quelque sorte brusquement animale, procure une jouissance de lecture assez importante. Cela m'a permis de ressentir l'aspect araignée dans sa toile de l'enfant, disons de l'adolescent en culotte courte. Cette photo, finalement, aurait fort bien pu s'appeler L'Araignée, eu égard à ce déphasage perceptif entre le réseau de rayons des roues, le piège ligneux de leurs cercles, et la présence d'un humain, à demi fondu dans ces rets, et qui y mime un hôte prédateur... Voici donc à peu près l'esprit de "zoom" surprise que détend le ressort de la vision dans un second temps :


SÉANCE


Un des personnages remarquables de cet Album de Georges Glasberg qui clôture en 1958 le Provence insolite de Jean-Paul Clébert, est cette dame à la baguette de pain. Le cliché ci-dessus choisi pour l'ouvrage est très différent de la prise de vue, nous allons le voir, dont j'ai accroché un tirage dans l'exposition. Il semble venir après, dans la véritable séance du photographe, que je nomme ainsi car nous avons pu revoir, dans les archives d'Annie Glasberg, l'ensemble des négatifs autour de ce caractère singulier rencontré au marché, et qui a su aimanter l'attention espiègle de l'artiste...



Rue des Marchands, Apt, II. © Georges Glasberg
Ce cliché choisi par Glasberg et tiré par sa fille Annie, dans les années 80, est accroché dans l'exposition parmi les tirages originaux de ces êtres singuliers avec qui le photographe a su avoir un angle d'approche toujours d'intuitive justesse... Cette image est pour moi caractéristique de sa fulgurance à adapter, dans le pur instantané, le saisissement urgent au cadrage le plus pertinent. Ici, le cadre est précisément étrange, presque gênant pour certains visiteurs, je l'ai remarqué. Toute l'action est concentrée dans sa moitié gauche. Les deux protagonistes ont l'air compressés, de façon étriquée, contre ce petit côté gauche qui les borne curieusement. À droite, c'est le vide, ce que l'on appelle "de l'air" derrière les personnages. Nous sommes à contre-courant absolu, effronté, de la très académique règle qui se formule (ou s'adopte instinctivement) ainsi : toujours mettre de l'air devant les visages, dans le sens du regard... Laisser en quelque sorte de la place à la parole, du moins à la respiration naturelle !

Mais justement : tout cet air si disconvenant qui est derrière la dame à la baguette, ne désigne-t-il pas le vide sans doute occupé par elle dans l'instant immédiatement précédent ?... Vide qui, parce qu'il nous gêne, nous conduit à son interprétation : n'est-ce pas celui d'une action, d'une distance très signifiante à l'instant franchie à petits pas feutrés ?... Ces pas dont l'un est encore en suspension discrète, au pied de l'étal, sur lequel scintille à coup sûr un détail (le prix ?) convoité du regard... Cette impression de distance franchie à pas menus est confirmée par le penché de la dame qui, se maintenant à une distance qu'elle pense plus respectable, termine son approche par un dernier arc de son corps, qu'elle croit lui faire gagner un peu de vision espiègle et de mise au point.

Si l'instantané de ce pas de feutre suspendu est une belle occasion du hasard pour le photographe (car avec son appareil Glasberg ne saurait "mitrailler", puis choisir le meilleur figé), on ne peut en revanche que créditer la pertinence du photographe, pour avoir décidé, de pleine intelligence, ce cadrage créant un vide signifiant derrière le personnage.  


Comme on le voit, ce n'est malheureusement pas cet instantané qui est choisi pour le livre, mais un cliché qui a dû lui succéder, où la dame s'avance et n'hésite plus à toucher enfin à la marchandise, le photographe s'approchant aussi et se baissant pour "attraper" l'axe de regard de la scrutatrice...



Ce que l'on gagne ici dans le détail de proximité, on le perd dans la composition dramatique... Nous manque en effet cette compréhension de l'ensemble de comédie que capture Georges Glasberg dans le cadrage large. C'est d'ailleurs celui qu'il avait lui-même préféré pour son tirage original papier, dont nous exposons une version "années 80", faite sous son contrôle.




(à suivre)


 
GEORGES GLASBERG PHOTOGRAPHE
(1914 - 2009)
 
 
Cet été 2016, Georges Glasberg est l'invité de la Fabrique Notre-Dame, mon atelier d'artiste ; j'y procède toute l'année aux tirages originaux de mes photographies, et quelquefois, pour l'été, à leur exposition thématique. Les autres saisons estivales sont ouvertes à un artiste invité : Didier Fontan, Patrick Écoutin, Jean-Claude Claeys (encres de Chine), et cette année Glasberg, premier exposant "posthume" de la Fabrique... J'en serais fort dramatiquement ému si je ne l'estimais, et je ne suis pas le seul, éminemment vivant !...



La petite Poste. Oppedette. 1957

Toujours les photographies de Georges Glasberg m’ont semblé proches et refléter, des êtres et sites dont je vivais le voisinage,  une évidence de tendre fidélité... Ce n'est pas affaire de connivence régionale : ses clichés sur tel mystérieux jardin italien, telle baraque foraine parisienne, reconduisent de même ma confiance en ce regard, toujours curieux, souvent espiègle, jamais cynique. Ses images pour le Provence insolite de Jean-Paul Clébert (Grasset, 1958) ont marqué plusieurs générations, clichés dont la visée est à l'affût de gens et choses simples, mais tous vivant en marge, veillant en des chevets d'humilité ; si ce monde aguiche maintenant notre émotion complice par effet "rétro", les images qu’en a saisi Glasberg exigent notre réflexion, par le fruit de leur précieux recel : celui d’une justesse, exercée d'emblée, en son temps, par un regard droit.



  Bonjour Facteur. 1955. © Georges Glasberg
 
Georges Glasberg nait à Marseille en 1914. Son travail est à situer dans la mouvance de photographes humanistes français comme Cartier-Bresson, Doisneau, Willy Ronis. L’édition lui doit des ouvrages singuliers, où ses images occupent une vraie place narrative, documentaire et poétique, au côté d’auteurs jouant ce registre : André Pieyre de Mandiargues et ses Monstres de Bomarzo (Grasset, 1957), Jean-Paul Clébert et sa Provence insolite (1958), Paul Guth et son Paris naïf (1962). Glasberg collabore aussi à l’illustration d’albums plus classiques, monte sa propre agence audiovisuelle et poursuit sa passion pour la photo de spectacle : expositions sur la danse, le théâtre, le cirque, les arts forains. On peut y ajouter les puces, les foires… Les Rencontres Internationales de la Photographie, à Arles, lui consacrent un bel hommage en 1983. Après une longue activité parisienne,  Georges Glasberg  revient en Lubéron, où il s’était jadis établi, à Bonnieux d’abord, à Oppède ensuite. Il s’éteint dans ce village, en juin 2009. 
 
LA BIBLIOTHÈQUE, L'HIVER...
Ce livre y est toujours présent, depuis les années 60, et refait surface, lorsque je l'extrais des rayonnages pour faire partager à des hôtes une plongée dans son album de photographies... Et les images de Glasberg, qui sans doute n'étaient pas si insolites que cela, continuent à percoler, il me semble, les arômes de leur mouture... Il en est que je vais retrouver souvent, et qui, à tout coup, le livre ouvert, diffusent un parfum que j'éprouve comme toujours plus prégnant...
 
La Borie. 1957 © Georges Glasberg


Deux images de la même période, et dont je suis heureux de pouvoir exposer ces tirages originaux des années 1980, réalisés à l'époque sous le contrôle du photographe, par Annie Glasberg, fille de l'artiste... C'est avec elle que j'ai travaillé pour préparer cette exposition de l'été 2016.


Le Phare et La Borie. Clichés années 50. Tirages années 80. © Georges Glasberg
 
 
 
La Borie. Cliché années 50. © Georges Glasberg
 

Ci-dessus une numérisation du négatif original, rendue possible grâce à Annie, Jimmy, et Alain Glasberg, et qui permet ici de découvrir le cadre carré d'origine du photographe, celui de son Rolleiflex 6 cm x 6 cm... Complet, le cadrage révèle l'ombre du personnage, ce qui accentue l'huis-clos solitaire entre la flamme et la jeune veilleuse intrépide... Comme pour beaucoup de photographes de cette époque qui travaillaient pour la presse et l'édition, le choix du format 6 x 6 cm, de belle définition, laissait le champ libre à tous les recadrages (quelquefois intempestifs !) de "post-production" éditoriale... Il est intéressant de noter que certaines de ces "variantes" peuvent provenir du photographe, lequel n'a pas toujours le fétichisme du "cadre d'origine" pour chacun de ses clichés. Ici par exemple, ce n'est pas cette version intégrale, mais la version éditoriale recadrée pour le livre Provence insolite, qui se voit confirmée et adoptée par Georges Glasberg dans son propre tirage d'artiste des années 80... Voir l'image de l'exposition, un cran au-dessus, où le tirage original accroché cet été reprend la "coupe" du livre et délaisse le cadre complet d'origine...





À propos de coupes, mais à mettre cette fois au débit des "diffuseurs" du travail du photographe : feuilletage de L'Album de Georges Glasberg, à la fin de l'ouvrage Provence insolite de Jean-Paul Clébert... On voit ci-dessus la mise en page de l'éditeur (Grasset, 1958) pour cette photographie de Mr Jouve, boulanger et écrivain, à Carpentras... Ci-dessous, le cliché d'origine de Georges Glasberg, au format 6 cm x 6 cm de son Rolleiflex. Négatif numérisé par Annie Glasberg. C'est un vrai plaisir de découvrir la prise de vue complète du photographe :

 
 François Jouve. Carpentras. Cliché années 50. © Georges Glasberg






Le passage du format carré au ratio rectangulaire et vertical du livre n'est pas le problème. Rien n'oblige à présenter en pleine page une photographie, et à la laisser à bords vifs d'ouvrage sur tous ses côtés ; on peut très bien disposer, par l'élégance de belles marges, une image carrée dans un livre vertical. La question semble être - car je doute fort que le recadrage soit à l'initiative de Glasberg - l'idée que l'édition se fait, en 1958, de la façon de publier la photographie humaniste. Tenons compte de ce qu'à cette époque, la plupart des photographes ne sont pas conçus comme des auteurs indépendants, mais comme des illustrateurs au service de la presse et de l'édition. Il faut donc croire que les besoins éditoriaux du reportage humaniste, ce sont d'abord les gueules, et que ce soit là-dessus que l'on aime "serrer", plaçant tout l'humain dans le visage. Or précisément, pour le regard d'aujourd'hui, forcément plus "historique", où sont, dans cette photo de Glasberg, les éléments les plus nourrissants pour documenter un caractère ? Dans le contexte domestique justement, dans ce qui est autour d'une "bonne tête" : les accessoires, le décor, l'usage du lieu que reflètent ses patines... Comme ces traces de suie, remontant à deux générations d'habitants du lieu, et qui peignent parfaitement un personnage par le "jus" dans lequel il vit... Mêmes indices intimes avec le réceptacle métallique aux allumettes, les deux foyers du potager, la boîte à sel, le calendrier des PTT, tous portés disparus une fois accompli le geste du maquettiste des éditions Grasset...  

 
 
L'ARAIGNÉE
 
 
 
 
L'Enfant à la charrette. 1953. © Georges Glasberg
 
 
Dans l'exposition Georges GLASBERG, Provence années 50, la photographie ci-dessus continue de remporter un grand succès. Le jeu des ombres, des lumières, des contrejours et contrastes, y est en effet magnifiquement articulé et dessiné, ceci sans nuire à la pure impression d'instantané, de vérité figée. Comme cela ne me semblait pas suffire à expliquer un tel assentiment réceptif autour de cette image, j'ai interrogé plus avant certains des visiteurs qui venaient me parler spontanément, avec émotion, de ce cliché. Il apparaît que le petit retard de perception entre l'ensemble solaire et "charretier" de l'image et la détection en son sein d'une présence en quelque sorte brusquement animale, procure une jouissance de lecture assez importante. Cela m'a permis de ressentir l'aspect araignée dans sa toile de l'enfant, disons de l'adolescent en culotte courte. Cette photo, finalement, aurait fort bien pu s'appeler L'Araignée, eu égard à ce déphasage perceptif entre le réseau de rayons des roues, le piège ligneux de leurs cercles, et la présence d'un humain, à demi fondu dans ces rets, et qui y mime un hôte prédateur... Voici donc à peu près l'esprit de "zoom" surprise que détend le ressort de la vision dans un second temps :
 
 


SÉANCE


Un des personnages remarquables de cet Album de Georges Glasberg qui clôture en 1958 le Provence insolite de Jean-Paul Clébert, est cette dame à la baguette de pain. Le cliché ci-dessus choisi pour l'ouvrage est très différent de la prise de vue, nous allons le voir, dont j'ai accroché un tirage dans l'exposition. Il semble venir après, dans la véritable séance du photographe, que je nomme ainsi car nous avons pu revoir, dans les archives d'Annie Glasberg, l'ensemble des négatifs autour de ce caractère singulier rencontré au marché, et qui a su aimanter l'attention espiègle de l'artiste...





Rue des Marchands, Apt, II. © Georges Glasberg


Ce cliché choisi par Glasberg et tiré par sa fille Annie, dans les années 80, est accroché dans l'exposition parmi les tirages originaux de ces êtres singuliers avec qui le photographe a su avoir un angle d'approche toujours d'intuitive justesse... Cette image est pour moi caractéristique de sa fulgurance à adapter, dans le pur instantané, le saisissement urgent au cadrage le plus pertinent. Ici, le cadre est précisément étrange, presque gênant pour certains visiteurs, je l'ai remarqué. Toute l'action est concentrée dans sa moitié gauche. Les deux protagonistes ont l'air compressés, de façon étriquée, contre ce petit côté gauche qui les borne curieusement. À droite, c'est le vide, ce que l'on appelle "de l'air" derrière les personnages. Nous sommes à contre-courant absolu, effronté, de la très académique règle qui se formule (ou s'adopte instinctivement) ainsi : toujours mettre de l'air devant les visages, dans le sens du regard... Laisser en quelque sorte de la place à la parole, du moins à la respiration naturelle !

Mais justement : tout cet air si disconvenant qui est derrière la dame à la baguette, ne désigne-t-il pas le vide sans doute occupé par elle dans l'instant immédiatement précédent ?... Vide qui, parce qu'il nous gêne, nous conduit à son interprétation : n'est-ce pas celui d'une action, d'une distance très signifiante à l'instant franchie à petits pas feutrés ?... Ces pas dont l'un est encore en suspension discrète, au pied de l'étal, sur lequel scintille à coup sûr un détail (le prix ?) convoité du regard... Cette impression de distance franchie à pas menus est confirmée par le penché de la dame qui, se maintenant à une distance qu'elle pense plus respectable, termine son approche par un dernier arc de son corps, qu'elle croit lui faire gagner un peu de vision espiègle et de mise au point.


Si l'instantané de ce pas de feutre suspendu est une belle occasion du hasard pour le photographe (car avec son appareil Glasberg ne saurait "mitrailler", puis choisir le meilleur figé), on ne peut en revanche que créditer la pertinence du photographe, pour avoir décidé, de pleine intelligence, ce cadrage créant un vide signifiant derrière le personnage.  



Comme on le voit, ce n'est malheureusement pas cet instantané qui est choisi pour le livre, mais un cliché qui a dû lui succéder, où la dame s'avance et n'hésite plus à toucher enfin à la marchandise, le photographe s'approchant aussi et se baissant pour "attraper" l'axe de regard de la scrutatrice...




Ce que l'on gagne dans le détail de proximité, on le perd dans la composition dramatique, cette compréhension de l'ensemble de comédie que Georges Glasberg a préféré pour le tirage original que, suivant en cela son choix, nous exposons.






(à suivre)


samedi 27 février 2016

     LE THÉÂTRE OBLIGATOIRE

 
 
 Karl Valentin

Ci-dessous, de larges extraits de ce texte paradoxal de Karl Valentin, que j'ai lu le vendredi 26 février, lors de l'Assemblée générale de l'Association 7art

 
D'où viennent ces théâtres vides ? Simplement de l'absence du public. À qui la faute – uniquement à l'État. Pourquoi ne pas instaurer le théâtre obligatoire ? Si chaque individu est tenu d'aller au théâtre, les choses prennent tout de suite une autre tournure. Pourquoi l'école obligatoire a-t-elle été instaurée? Aucun écolier n'irait à l'école s'il n'était pas tenu d'y aller. Au théâtre, même si ce n'est pas facile, cela pourrait peut-être également tout de même être instauré sans difficultés. La bonne volonté et le devoir viennent à bout de tout. Le théâtre n'est-il pas lui aussi école, point d'interrogation !
Dès l'enfance le théâtre obligatoire pourrait commencer. Le répertoire d'un théâtre pour enfants reposerait à coup sûr uniquement sur des contes de fées tels que Hänsel et Gretel, Le Loup et Les sept Blanches-neiges.
Dans la grande ville, il y a 100 écoles, chaque école a 1000 enfants par jour, ça fait 100 000 enfants. Ces 100 000 enfants tous les jours le matin à l'école, l'après-midi au théâtre – entrée par enfant, 50 pfennigs par personne, naturellement aux frais de l'État, ça fait 100 théâtres, chacun de 1000 places assises. Donc 500 marks par théâtre - ça fait 50 000 marks pour cent théâtres.
À combien d'acteurs offrirait-on ainsi une occasion de travail ! Le théâtre obligatoire, instauré dans chaque district, revitaliserait la vie économique. Ce n'est absolument pas la même chose de se demander : « Irai-je au théâtre aujourd'hui ? » Ou de se dire : « Je suis tenu d'aller au théâtre aujourd'hui ». En raison de ce devoir de théâtre, le citoyen concerné abandonne volontairement toutes les autres distractions stupides de la soirée, telles que les quilles, le tarot, la politique de bistrot, les rendez-vous galants, sans oublier les jeux de société imbéciles qui vous gaspillent votre temps.

[…]
Le citoyen sait qu'il est tenu d'aller au théâtre – il n'a plus besoin de se chercher une pièce, il n'a pas de doute à avoir, « Irai-je aujourd'hui voir Tristan et Yseult » - non, il est tenu d'y aller - car c'est son devoir.

Il est contraint d'aller au théâtre 365 fois par an, qu'il ait le théâtre en horreur ou non. Un écolier aussi a horreur d'aller à l'école, mais il y va de bon gré, car il est tenu d'y aller. – Contrainte ! – Il n'y a que la contrainte pour contraindre aujourd'hui notre public de théâtre à aller au théâtre. Avec de bonnes paroles on n'a eu jusqu'à présent que peu de succès depuis des décennies.

[…]

N'a-t-on pas fait d'amères expériences avec les pompiers volontaires – et n'a-t-on pas fini par se rendre compte, longtemps après, que de nos jours il faut des pompiers de service pour que ça marche ?

Pourquoi ce qui marche pour les pompiers ne marcherait pas pour le théâtre ? D'ailleurs, pompiers et théâtre sont de nos jours si étroitement liés – durant mes longues années de pratique de la scène, dans les coulisses, je n'ai encore jamais vu de pièce de théâtre sans pompier.

Si cette « Obligation générale d'aller au théâtre » précédemment proposée, appelée OGAT, devait être instaurée et contraindre quotidiennement, comme mentionné plus haut, deux millions de personnes à aller au théâtre, il faudrait que soient disponibles, dans une ville comme Berlin, 20 théâtres de 100 000 places chacun. Ou 40 théâtres de 50 000 places chacun – ou 160 théâtres de 12 500 places chacun – ou 320 théâtres de 6250 places chacun – ou 640 théâtres de 3125 places chacun – ou 2 000 000 de théâtres de une place chacun. 

Mais alors quelle ambiance fantastique dans un édifice archicomble avec, disons, 50 000 spectateurs, il n'y a qu'un acteur pour le savoir. Ce n'est qu'avec de tels moyens éminemment autoritaires que l'on peut aider les édifices vides à se remettre sur pieds, et non avec des billets gratuits - ça non - uniquement par la contrainte – et pour contraindre le citoyen il n'y a que l'État !

Traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil

© Toute l’œuvre satirique de Karl Valentin est publiée aux éditions THÉÂTRALES